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La vie de Zep par ANTOINE DUPLAN


En 1967, il y a eu le "summer of love" en Californie, puis, en Suisse, "the winter of rigolade" - ou du moins ses prémices. L'hiver, à Genève, c'est pas glop. Les stratus y prennent leurs quartiers, se vautrant sur la ville qu'ils étouffent de leurs bourrelets humides. Or, dans toute cette grisaille, le 15 décembre 1967, une lumière a jailli, une protubérance solaire a crevé la pénombre, un chant d'allégresse a retenti: Philippe Chappuis venait de pousser son premier cri.
Autour du berceau, se presse une cour de bonne fées hétéroclites et chamarrées. L'émotion étreint la truffe impassible de Gai-Luron, Donald s'énerve parce que l'espiègle Bob Dylan l'imite, Babar joue un air de trompe très doux, Gaston Lagaffe met au point le lance-biberon à ressort, Lucky Luke fume pour dissimuler sa nervosité. Dans un coin, le Concombre masqué glougloute dans son bocal…


Le papa de Philippe Chappuis est policier – comme celui de Rufus -, mais au sifflet à roulette, le petit gars préfère les crayons de couleurs. Il dévore toutes les bandes dessinées qui lui passent à portée de regard, s'en imprègne, en extrait une famille imaginaire, les recopie sans se lasser. Il dessine plus de Lucky Luke que Morris n'en a tracés – le premier étant, selon la légende, gravé sur le lit des parents du jeune prodige.


Doté d'un œil prodigieux, le jeune Philippe a aussi de l'oreille. Led Zeppelin le fascine si fort, qu'il baptise Zep le fanzine créé à l'âge de 12 ans. Le nom lui reste, et lui sied. Zep, c'est déjà une onomatopée, qui siffle comme un sabre, bourdonne comme une abeille et interpelle comme un cow-boy… On se dit avec un rien d'angoisse rétroactive que si Philippe avait vénéré les Sex Pistols plutôt que le gang de Jimmy Page, il aurait pu s'appeller Pis’ – et la face du monde en eût été changée.


La scolarité du dessinateur ne laisse pas de traces impérissables dans les archives de l'excellence. Zep brille en français, car il a intégré le verbe d'Achille Talon, sinon il pense aux filles et au rock, comme tous les gosses normaux. A 14 ans, fini l'école, en avant les Arts déco. Adolescent, Zep fait la tournée des rédactions – d'où il se fait jeter avec une régularité métronomique. Va-t-il échouer sur l'île des grandes espérances déçues? Il s'acoquine avec l'underground genevois, il dessine des indices Nikkei dans les colonnes économiques de la presse locale, il est prêt à encrer les chapeaux de roues de Michel Vaillant pour joindre les deux bouts quand la roue de la fortune tourne enfin…
En 1992, quelques planches en noir et blanc publiées dans un fanzine local attirent l'attention des éditions Glénat. Zep y égrène des souvenirs personnels à travers un petit garçon au crâne d'œuf emmanché d'un épi glorieux qui n'a pas encore de nom mais semble déjà promis à un avenir riant. Aujourd'hui, lorsqu'on jette un œil sur ces premiers dessins pleins de gnomes grisâtres, on se dit que Jean-Claude Camano, le Découvreur, béni soit son saint nom, est un visionnaire prodigieux – ou alors juste qu'il connaît son métier.


Dieu, le sexe et les bretelles paraît en 1993. Nonobstant un tirage et un succès modestes, la révolution est en marche. Zep arrache la bande dessinée enfantine des faubourgs proprets où Boule et Bill gambadent depuis des décennies. Avec une justesse de ton étonnante, un humour à tout épreuve et une empathie irrésistible, Zep traduit les tourments de l'enfance et pose les grandes questions qui turlupinent les têtes blondes – qu'est-ce qu'il y a sous la jupe des filles? Où est-ce qu'on va quand on est mort? Pourquoi papa et maman ont oublié de mettre leur pyjama avant d'aller au lit?


La suite de l'histoire ressemble à une de ces success stories dont Hollywood raffole. Les tirages de Titeuf explosent. Le poulpiquet à banane conquérante se répand partout, dans les cours de récré, dans le langage des gosses, dans les occupations électorales des adultes – il fallait voir, à Angoulême en 2005, comment Ségolène Royal s'est emparée de Zep pour le brandir, tel un sceptre triomphateur, face aux photographes ravis... Titeuf se décline en produits dérivés qui vont des chaussettes aux dessins animés. Il règne sur la Bibliothèque rose. Il a même son effigie au musée Grévin, une entrée dans le Larousse et, paraît-il, sa statue sur la planète Mars (à vérifier).


Les honneurs pleuvent sur Zep. Il reçoit des prix dans les plus grands festivals. A 37 ans, il devient le plus jeune dessinateur à toucher le Grand Prix d'Angoulême dont il préside l'année suivante une édition mémorable… Il ne s'endort pas pour autant sur les lauriers. L'imagination bouillonnant, il diversifie ses activités. Ecrit les scénarios désopilants de Captain Biceps, mis en images par Tébo. Signe avec sa femme, Hélène Bruller, Le Guide du Zizi sexuel, un livre qui fait fureur, et les Minijusticiers, un recueil de comptines enfantines. Il s'autorise des chemins de traverse avec Petite Poésie des Saisons qui décline sur les pas de Titeuf le fil inexorable du temps, ou Découpé en tranches, une introspection aux teintes mélancoliques.


Zep a un fabuleux coup de crayon. Il a aussi, et c'est plus rare, du cœur, de l'humour, de la passion. En plus, il aime le chocolat aux noisettes. Il a conquis le monde, mais il reste attentif aux sollicitations du quotidien, sur le qui-vive, friand de nouvelles couleurs, prompt à s'étonner de ces petits riens qui font le sel de la vie, un oiseau qui picore, une couille qui pendouille. Son carnet de croquis reste à portée de main pour essayer de saisir au vol l'ineffable complexité du monde visible – par-delà sa verdeur, c'est comment une pelouse?


Zep fédère les énergies à travers le mensuel Tchô! qui s'impose comme une pépinière à talents. Il essaye de rendre le monde meilleur en prêtant Titeuf à Handicap International pour ses campagnes de sensibilisation. Il est toujours disponible, souriant, lorsqu'un gosse éperdu d'admiration lui tend un album à dédicacer.


Contrairement à d'autres auteurs de BD recroquevillés sur leur planche à dessin, Zep est ouvert à d'autres formes d'expression que le Mickey traditionaliste. Fou de musique, il vénère Bob Dylan et Led Zeppelin et bien d'autres. Il n'a jamais raccroché sa guitare, ni ses rêves de rock héroïsme. Il nourrit ses bandes de musique. Il imagine le concept visuel de Chansons pour les pieds de Jean-Jacques Goldman – qu'il rejoint un soir sur scène pour un Girl From The North Country à deux voix... Parfois, quand le soir descend, il prend sa guitare et rejoint sous une identité d'emprunt Blük Blük, un groupe de rock qui se présente comme "le chaînon manquant entre les Sex Pistols et Henri Dès". Il imagine aussi les concerts de musique, un projet ambitieux réunissant une dizaine de dessinateurs sur scène et sur la musique d'Areski Belkacem pour rendre hommage à Little Nemo en seize cases dessinées live.


Zep a su préserver la part d'enfance qui est en lui, mais sans mièvrerie, ni nostalgie rance. Son succès, son humour, sa générosité en font un ami de choix et lui assurent un rôle juste de  pivot entre les anciens et les modernes. Il vénère les maîtres, il célèbre leur génie graphique - ô les sangliers luisants d'Uderzo, ô les couleurs farfelues de Morris, ô les feuilles mortes de Franquin, ô les paupières inférieurs que Carl Barks faisait à Donald… Il a rencontré la plupart des titans du 9 e art qui ont enchanté son enfance. Davantage qu'un disciple confit de respect, il est devenu leur ami, leur confident, la joie de leurs vieux jours. Avec Onc' Gotlib, ils sont copains comme cochons, à se faire des farces de potaches.Pour les générations nouvelles, Zep est non seulement l'exemple de la réussite, mais aussi un grand frère prodigue.


Tous ces dessinateurs de bonne volonté, ceux à barbe blanche et ceux qui ont encore du lait derrière les oreilles, les adeptes de la plume qui grince et les agités de la souris, se retrouvent unis sous la bannière titeufienne, cette protubérance solaire qui met une lumière claire et joyeuse sur l'avenir de la BD.